Quelle université ? Un débat d’actualité

En novembre 2010, je m’étais prononcé en faveur d’une Université conçue prioritairement comme un lieu de construction, d’apprentissage et de partage des savoirs. Je plaidais ainsi pour une Université fidèle à sa tradition. Mais j’avais également soutenu que l’Université de demain se devait, parallèlement, d’être un acteur essentiel du développement de notre société, dont elle est l’un des principaux moteurs de progrès scientifique et technologique, d’épanouissement culturel, tout comme de développement économique et social. J’en concluais —et j’en suis toujours persuadé— que notre Université devait s’affirmer comme un interlocuteur incontournable (et critique) des entreprises, des administrations, des organisations non gouvernementales et des décideurs politiques. J’indiquais mon souhait d’entretenir avec tous ces acteurs des relations régulières démontrant notre volonté de participer pleinement au développement de nos sociétés, dans le strict respect de notre tradition universitaire et de nos missions fondamentales. Je m’y suis efforcé de différentes manières depuis mon élection.

Divers débats continuent pourtant à animer régulièrement le monde académique en général, et nos universités de la Fédération Wallonie-Bruxelles en particulier, sur la nature de nos missions et les conditions dans lesquelles nous sommes amenés à les remplir. Pour me limiter à quelques exemples, un « Manifeste pour des universités à la hauteur de leurs missions »¹ ou une récente « Carte blanche »², publiée par des collègues de notre Université dans La Libre Belgique, ont exprimé le malaise de certains universitaires.

Sans pour autant partager toutes les critiques adressées aux universités dans les différentes prises de position que j’ai eu l’occasion de lire ces derniers temps, je souhaite redire ici mon attachement déterminé aux valeurs de service public qui me semblent devoir guider la politique universitaire. Nous sommes bel et bien au service de la société et nous sommes soucieux de lui offrir le meilleur service. Mais dans un contexte de sous-financement, comment offrir ce meilleur service tout en préservant une identité académique forte ? Comment continuer à assurer la spécificité des missions académiques, qui attire les jeunes chercheurs et fait de l’Université un milieu particulier, distinct du monde marchand, sans abandonner son rôle moteur dans le développement de nos sociétés?

Reconnaissons que le monde universitaire, notamment en Fédération Wallonie-Bruxelles, est aujourd’hui soumis à des contraintes et des tensions, qui risquent de modifier en profondeur les conditions d’accomplissement de ses missions :

— Dans un contexte où ne cesse de croître le nombre des étudiants universitaires (ce qui est une excellente chose pour le développement social !), le sous-financement des universités (principalement en Fédération Wallonie-Bruxelles), en enveloppe fermée et au pro rata du seul nombre des étudiants finançables, plonge nos établissements dans une détestable « chasse aux étudiants », même si chacun s’en défend. Dans certains cas, c’est alors la qualité même des formations qui s’en ressent, voire la pérennité de disciplines moins en vogue. Les appels au refinancement de l’Université, qu’il faut pourtant relancer sans cesse, sont malheureusement restés lettre morte.

— Alors que la recherche est reconnue comme un facteur essentiel de développement économique et social, les financements (publics et privés) stagnent ou régressent en dépit des déclarations de principe. La compétition se fait ainsi de plus en plus rude, tant au niveau régional qu’européen, avec en outre une pression forte pour que les équipes universitaires remplissent de nouvelles missions, notamment d’expertise et d’innovation au service des entreprises.

— Dans ce contexte de difficultés financières, la diffusion de rankings, même si l’on en critique à raison la méthodologie et l’idéologie qui les sous-tend, fait peser sur le personnel académique une pression forte, qui participe à une « dévalorisation relative » de certaines universités et du statut même des académiques. Trop souvent, la presse et l’opinion publique en général ne regardent nos universités que par référence au cercle restreint des « meilleurs », comme si les contextes étaient comparables et comme si seule la responsabilité des académiques était engagée. Les logiques de choix des étudiants (et parfois celles des pouvoirs publics) se réfèrent, de plus en plus souvent, à ces échelles, souvent artificielles ; la « renommée » des établissements intervient ainsi de plus en plus fréquemment dans ces choix, avec tout ce que cela peut comprendre de subjectif quant au fond. Il en résulterait que pour être reconnu, il faudrait ainsi nécessairement emprunter les standards des autres et, de préférence, ceux des universités anglo-saxones les plus prisées (qui ne relèvent pourtant guère du même système d’organisation ni parfois des mêmes missions que la majorité des universités du « Vieux Continent »).

— Enfin, la bureaucratisation croissante, due à l’accroissement de la taille de nos universités, à la multiplication de leurs missions et à la complexification des modes de gestion, régionaux, fédéraux et européens, n’a pas été accompagnée par une augmentation des cadres, si bien que le stress au travail affecte de plus en plus de collègues.


On ajoutera à ces quelques facteurs de changement de nos conditions de travail, la pratique désormais récurrente de l’évaluation institutionnelle. Le principe de l’évaluation est intrinsèquement lié au monde académique et nul n’entend le remettre en question. Il faut aussi redire combien ce principe relève d’une discipline de service public. Rendre des comptes par rapport aux missions qui sont confiées et en fonction d’objectifs définis par la communauté constitue une saine pratique, associée à la plus ancienne conception de la démocratie. Le malaise, pourtant évident, vient sans doute de l’ambiguïté actuelle des évaluations, de leur concentration sur le personnel académique (et pas nécessairement sur les politiques publiques), de leur segmentation aussi, qui conduit à faire croire qu’il faut être le meilleur en toutes choses, alors que le modèle académique est large et non étroitement spécialisé.

Ces différents facteurs ont peu à peu entraîné, chez beaucoup de collègues, un malaise et même un stress, qu’il serait aveugle et indécent de nier. Il convient donc de repréciser clairement le « modèle » et l’idéal qui fondent notre Université, nos missions fondamentales et les principes qui, en conséquence, doivent guider la gestion de l’institution.

Il convient donc de redire, une fois encore, que notre Université poursuit trois missions qui sont l’enseignement, la recherche et le service à la collectivité, missions qui bien souvent sont largement imbriquées. C’est la raison d’être de notre Université que de contribuer à produire, à étendre, à conserver et à partager le savoir, au profit du plus grand nombre et du progrès de l’humanité. Notre Université doit former aux différents champs disciplinaires, de la manière la plus exigeante, les étudiants qui en ont l’envie et les aptitudes, quelles que soient leurs origines sociales ou culturelles. Notre souci est celui de la meilleure efficacité, en attirant tout particulièrement l’attention des étudiants sur les méthodologies de recherche mais aussi sur l’approche critique que les différentes disciplines universitaires peuvent produire face aux principaux enjeux sociétaux, dans le respect du libre-examen. Notre Université doit enfin faire valoir son indépendance dans la critique qui fonde la démarche scientifique, y compris dans son rapport —indispensable— au monde qui l’entoure, qu’il soit économique, politique ou culturel.

Notre Université se doit dès lors d’être un lieu d’ouverture et de rencontres ; sa complexité résulte de la nature de son principal objet : le savoir. Aussi, doit-elle tendre à la cohérence, sans pour autant tomber dans la contrainte. Son développement doit être assuré avec souplesse et esprit d’ouverture. En plaidant pour le maintien de la tradition académique, j’entends réduire l’impact sur notre Université des « modes » et des intérêts à court terme d’un marché qui ne visent qu’à l’enrichissement de quelques-uns. Mais ceci ne peut signifier l’isolement de l’institution académique. Aussi, devons-nous dans le même temps réaffirmer notre volonté d’assumer le rôle d’acteur essentiel du développement de notre société. Il en va ainsi en particulier de nos formations, qui ne peuvent se voir réduites à une fonction strictement professionnalisante, mais doivent aussi répondre à la mission sociétale qui est la leur.

L’intégration de nos missions de recherche, d’enseignement et de service à la société, dans un véritable esprit de service public, s’illustre notamment dans notre hôpital académique et son réseau hospitalier universitaire. L’Université s’y exprime en acteur essentiel de l’égalité des chances face à l’accès à des soins de santé de qualité.

Enfin, l’Université libre de Bruxelles s’inscrit dans une tradition qui l’a menée à la tête des combats en faveur de la liberté de pensée, de la sécularisation de la société et de la suppression de toutes les discriminations, notamment celles liées au genre, aux choix philosophiques ou religieux, à l’origine sociale ou géographique. L’attachement aux valeurs de tolérance, de solidarité et de liberté reste pour nous fondamental et il doit être réaffirmé sans relâche. Il vise à mettre le savoir au service du progrès de l’humanité tout entière et à l’ériger en rempart contre les intégrismes de toutes sortes.

Dans un contexte de replis identitaires, l’ULB doit, plus que jamais, réaffirmer à la fois son ouverture, sa tolérance, mais aussi son rejet des communautarismes de tout poil. Ouverte à toutes et à tous, l’ULB doit favoriser l’accueil de tous les étudiants quelles que soient leurs origines sociales, culturelles, nationales et leurs convictions philosophiques ou religieuses. Cette diversité ne peut, à mes yeux, se voir garantie que par une laïcité respectueuse, seule véritable défense des différences.

¹ http://www.univendebat.eu/
² “Pour une désexcellence des universités” par J.-M. Decroly, C. Deligne, O. Gosselain, J.-J. Heirwegh, P. Lannoy, G. Lebeer, A. Livingstone Smith, J. Moriau, V. Piette, M. Van Criekingen (La Libre 24-25 mars 2012, pages 60-61).